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Je suis né en inventant une peau et des yeux. Je suis né lorsque j’ai décidé de fabriquer cette peau et ces yeux. Ils me permettent de voir sans être vu à mon tour. J’ai fait de grands yeux ronds — périscopes à ma mesure, ils vont et se posent au détour des choses. La peau ressent ce qui l’affronte ou la frôle. Elle me protège.
Je suis né en inventant un nez et des oreilles. De grandes oreilles qui captent ces choses étranges qui sont des bruits. Elles s’ouvrent et pivotent, réceptives aux moindres vibrations. Le nez me permet de sentir ces autres choses qui sont des odeurs.
Jamais je ne sors. Je me blottis et regarde. J’écoute, je sens. J’envoie ce corps... Il marche, court, parcourt, touche à son tour, embrasse, se tend, se crispe. Il tremble, resserre, se détend et frissonne.
Tout le jour durant je me dissimule. Je transforme l’extérieur — j’intériorise. Lorsque les yeux ont trop vu je les referme. J’éteins pour admirer la récolte. Je mélange les images et les odeurs, les caresses, les joies et les couleurs, des choses aux formes immenses avec de si petites choses...
Lorsque les yeux sont fermés, que les oreilles se replient, que les narines se reposent, et lorsque la peau se détend ; alors ma récolte se transforme. Les odeurs regardent les mille images. Les sensations observent les parfums bruyants qui rebondissent en cœur. Les sons rient en respirant plus fort.
Ce monde est le mien. Mon corps le nourrit. Ce corps que j’aiguise. Ce corps auquel j’apprends à recevoir plus finement, à ressentir plus exactement, plus juste, avec une distorsion minimum. Le monde que je mélange lorsque mes sens s’endorment, que la chair se repose, que ma viande entre dans une léthargie réparatrice.
Ce monde fusionne, unit, accouple, relie, rejoint, polit, parfait, caresse, redresse, détend, assouplit. Ce monde est mon sourire, mon rire. Ce monde n’a de cesse que de revenir. Éternel retour de joies enfouies, intérieures, précieuses — ce monde-là te sourit.
17 mai 2009.